.....Je refuse de comparer ma solitude à la vôtre.
.....Tous se plaignent d’isolement, innombrables sont ceux qui se tuent. Mais la gesticulation
atroce des individus, et la fatigue de bête qui emboîte une génération dans l’autre, ne res-
semblent en rien à ce que j’endure. Je pourrais continuer à faire des phrases, maintenant. Je
pourrais prétendre que je souffre, comme les autres écrivains, et vendre mon esprit. Mais il
me manque, pour cela, de penser que j’existe. Je ne prendrai donc pas le soin d’écrire pour
être lu. À quoi bon faire l’effort de vous raconter mon histoire, puisque j’avale encore mes
huit «Seresta» chaque soir?
.....Je n’ai jamais mué. Ma voix est encore pleine des cris que je poussais lorsque je me
faisais violer. Si ça se mettait à monter... mieux vaut se taire, mieux vaut trahir. La majorité
des hermaphrodites sont très vite opérés. Les chirurgiens fabriquent le plus souvent des
filles puisqu’il est plus facile de creuser un trou. Heureusement, je suis né couvert de
blessures, mon crâne enfoncé par les forceps, mes mains de verre cassées entre les cuisses
de ma mère, si bien que personne n’a songé à m’assigner un genre. Le seul souvenir qui me
reste de l’enfance est cette ligne en biais, un trait noir sur le visage. Ne pouvant m’y sou-
straire, j’en ai fait un personnage dont j’ai tout oublié aujourd’hui, hormis que je l’appelais
Raphé. Je suivais Raphé du doigt chaque fois qu’il fallait, et je me répétais qu’un jour, je
serais fort.
.....Mes activités sexuelles se résumaient alors à d’innocentes caresses dans les cabines
d’essayage et, plus généralement, dans les endroits publics où j’aimais me perdre, pour
écouter des inconnus. Je n’ai jamais ressenti de honte à ces pratiques, car ma nature à la fois
mâle et femelle, mes organes génitaux indifférenciés, me préservaient de la morale commune
qui demande de choisir. Contrairement à la norme, je me masturbais pour me sentir seul,
sans invoquer de présence à dévorer. Nulle image ne me venait à l’esprit. Je gardais les yeux
ouverts ou clos, fixés sur un objet réel ou imaginaire, mais toujours banal, des taches de
lumière, la couture d’un rideau, jusqu’à ce que ma main apaise ma terreur.
.....Se sentir seul, c’est encore se croire digne d’amour.
.....Plus tard, je me faisais clouer au lit, sous la verrière et le papier rose-maladie où se collaient
les ombres dures qui découpaient le courage en fines tranches.
.....Que m’est-il arrivé? Qu’est-ce qui arrive encore? J’écris pour tenter de répondre, ou plutôt,
pour essayer de faire le tour de cet espace jonché de choses sales, pour dresser l’acte
d’accusation qui me permettra, au bout du compte, de ressusciter, et de faire comparaître, les
morts qui me frappent. Cependant, je crois que ce texte ne sera jamais terminé, car l’écrire me
procure un sentiment de justice tellement supérieur à celui que pourrait me donner la
condamnation de mes agresseurs. Je veux faire planer sur eux la même menace que celle sous
laquelle j’ai suffoqué mon enfance durant. Je n’ai presque plus quitté ma chambre, depuis. Ces
murs, mal cousus dans les angles, couverts de dessins, de gribouillages, sont quatre lambeaux
de peau, et la lampe, allumée en permanence, signale par terre une forme qui respire.
.....Il paraît que l’ouie est le dernier sens qui nous quitte. Dans mon cas, il a été le premier à se
perdre. Pour pouvoir me toucher, ils ont prétendu tant de choses. Mon père à l’agonie m’a
demandé d’enterrer son urne au fond du jardin, avec un falot tempête ; j’ai creusé, mis l’urne,
puis la lampe allumée dessus, et rebouché ; une nuit j’ai rouvert le trou, mais je ne dirai pas
pourquoi. Mon sexe d’homme est minuscule, mon sexe de femme peu profond, je n’ai ni
autorité, ni voiture, ni métier, mais je suis précieux car je suis rare, pour la raison même que je
suis seul.
Philippe Rahmy
né en 1965 à Genève, est atteint de la maladie des os de verre. Études d'égyptologie et de
philosophie. Collabore à l'aventure du site www.remue.net créé par François Bon. A publié
« Mouvement par la fin – un portrait de la douleur » (Cheyne Editeur 2005. Prix des
Charmettes Jean-Jacques Rousseau 2006. Sélection Fondation CH 2006. Réédition 2006). Continuant d’explorer l’affrontement de la souffrance, l’immobilité, les rapports du langage
au désir et les figures grimaçantes de la perte absolue, il a publié en 2007 «Demeure le
corps - chant d’exécration» chez le même éditeur, puis «Architecture nuit», un récit
expérimental, et les «SMS de la cloison», formes de l’urgence, aux éditions publie.net en
2008. Philippe Rahmy développe en parallèle de l’écriture un travail de vidéaste. Il travaille
actuellement au vaste projet multimedia COMPLEX_SIMPLEX.
SOLITUDE PUBLIQUE / PHILIPPE RAHMY (--> télécharger le texte en version pdf)
Premier texte inédit